Assign modules on offcanvas module position to make them visible in the sidebar.

La galerie Les Arts du Soleil

Une peinture existentielle

L’art sénégalais, c’est la peinture ! Comme une vague qui se retire,une telle sentence est diluée par des artistes qui révèlent les écueils de notre platitude à considérer cette forme d’expression de façon immuable. Sandiry  NIANG est l’un de ces artistes de la jeune création sénégalaise. Inscrit à l’Ecole nationale des arts en 2004, il débute une formation qui connaîtra une rupture sans impacter pour autant sur sa pratique. Il est donc permis d’affirmer que c’est sous le signe d’une autodidaxie peu convaincante que  se fera sa participation à plusieurs expositions.

L’artiste habite la banlieue depuis le début des années 1990. Son travail porte sur la mobilité des êtres, la promiscuité sociale et la concentration humaine dans des habitats exigus où une démographie non maîtrisée dégrade le cadre de vie. Dans ses tableaux, quelques figures dematérialisées par la couleur s’affairent depuis des lucarnes, des chambres concomitantes et des vies en étage. En concertation avec les esprits, en compagnie d’animaux ou dans l’attente de quelque miracle, elles sont aussi des portraits anonymes ou des couples sensuels. En tout état de cause, ces figures suggèrent un paradoxe qui commande une double lecture : le prolongement des liens sociaux peut trouver un vivier dans la proximité oppressante entre membres d’une même famille.

Des personnages translucides aux visages énigmatiques trônent dans tous les tableaux.

Souvent au nombre de trois, ils fonctionnent comme des marqueurs visuels. Les individus qu’ils surplombent sont rarement isolés. Main dans la main, procession infinie, face tournée vers l’incertain, ils affrontent des cités encombrées, des espaces vides et chaotiques. La série Hommage aux déplacés (2017) s’inscrit dans cette veine. Elle suscite une réflexion sur l’aspiration à un ailleurs situé toujours de l’autre côté des murs de la maison, du quartier, du pays ou de la mer. Le désir de partir est assumé par une jeunesse sous le poids du désespoir. Ils marchent. Et soudain, la hantise et les ombres, toutes choses qui s’accordent avec un besoin de mobilité, résultant d’un inconfort existentiel et de la désillusion qui en résulte. Et si je savais...(2017) agit alors comme un refrain pour tous les déçus de l’immigration.

Devant les événements relevant de l’information ( politique, économie, guerre, spectacle, science), la banalité quotidienne des drames de l’immigration relègue cette dernière au rang de fait divers dont la structure appartient, selon Roland Barthes, au registre de l’innommable et de l’inclassable. Mais Sandiry Niang traite cette question, d’une façon en somme beaucoup plus politique, tout en concevant son oeuvre moins comme instrument de défense des masses que simple expression d’une liberté individuelle. Et pour cause, même s’il fait volontiers du fondement matériel un facteur déterminant de l’existence humaine, son travail ne peut être du proudhonisme.

Sandiry Niang modèle la dépression et le désespoir, mais il réaffirme l’espoir et l’optimisme dans le traitement de la matière. À cheval sur plusieurs palettes de couleurs-avec une dominante pour la couleur terre-, il juxtapose des temporalités, rappelant parfois les parois humides des grottes qui révèlent des couches de vies. À l’instar d’un sculpteur, il utilise le noir pour restituer la lumière et crée des volumes à partir de collages, de goudron dégradé et parfois d’écritures. La singularité coûte cher. Et l’artiste assume ses compositions, mettant le rouge ou le jaune sur le noir. Cette agression de l’œil crée la surprise et le malaise chez certains. C’est une audace que le peintre arrive à faire accepter pour le plus grand bonheur des observateurs que nous sommes.

En définitive, revenons à l’incipit de cet article. L’art Senegalais, c’est la peinture ! Mais quelle peinture ? Car si cette dernière a donné ses lettres de noblesse aux arts plastiques sénégalais , elle est, historiquement, dans une permanente métamorphose. Le processus de reconstruction d’une nouvelle imagerie picturale est un long chemin arpenté par les artistes sénégalais depuis au moins les années 1960. Certaines recherches ont toujours interagit avec l’histoire des idées et les événements sociopolitiques. Toutefois, le rejet du formalisme des débuts en faveur d’une série d’expérimentations a abouti à une valorisation du processus de production au détriment du produit et de l’affirmation des problématiques sociales devant les questions d’esthétique. Sans pour autant verser dans le tout conceptuel, la peinture de Sandiry épouse l’esprit de cette recherche collective.

 El Hadji Malick Ndiaye